Totoromoon au Dunk! Festival 2019 – Jour 3

C’est sous un ciel plus bleu et plus lumineux encore que la veille que débute cette troisième journée du Dunk! Festival 2019. Il est encore tôt et une douce chaleur se dégage déjà sur le camping. J’ai du mal à réaliser que cette journée est la dernière. A la faveur d’une atmosphère chaleureuse, le temps semble suspendu ici, accroché au bout des notes de musique et des sourires, évanoui à la cime des grands arbres qui abritent l’événement.

Ce troisième jour est celui que j’attends, depuis de longs mois, avec le plus d’enthousiasme. Car, grâce au Dunk! Festival, je vais enfin pouvoir découvrir en live le groupe de post-rock que je préfère en France et dont les disques m’accompagnent depuis des années, Silent Whale Becomes A Dream. Plusieurs autres très beaux concerts sont annoncés ce jour-là, j’ai donc organisé toute ma journée autour d’eux, pour être sûre d’en savourer chaque instant au mieux.

Paint The Sky Red (Post-Rock – Singapour)

Après un joyeux pique-nique entre amis sous un soleil radieux, je me dirige sous le chapiteau pour mon premier concert de la journée. Ce live est aussi de ceux dont j’étais ravie d’apprendre l’annonce il y a quelques mois. En effet, en 2015, je parlais ici du coup de coeur que j’avais eu pour un jeune groupe de Singapour, Paint The Sky Red. Un groupe que le Dunk! Festival me permet de voir enfin sur scène.

Paint The Sky Red dit vouloir écrire des morceaux en forme de bande originale propice à l’introspection, pour tenter de trouver un sens aux épreuves du temps, aux moments d’incertitude, au passé nostalgique ou amer, à la fragilité de la vie… pour se tourner vers un avenir plein d’espoirs. Comme pour la majorité des groupes de post-rock instrumental, le groupe compose des morceaux sans parole pour que chacun puisse y mettre les mots qu’il souhaite et laisser libre cours à ses propres interprétations. Sur scène, le groupe d’abord très concentré, en vient peu à peu à jouer avec une allégresse non contenue, rendant visible à tous sa joie d’être là. Il déploie ses pièces atmosphériques aux belles mélodies avec soin et délicatesse. De vagues de douceurs éthérées en explosions triomphantes, les reliefs y sont savoureux, et riches en très belles émotions.

Ma chronique de « Not All Who Wonder Are Lost », paru en 2015, est toujours en ligne. « There Is A Tomorrow You Don’t Know » est disponible depuis fin mars, et je vous le recommande.

A écouter, « There Is A Tomorrow You Don’t Know » :

Bandcamp : https://painttheskyred.bandcamp.com/
Facebook : https://www.facebook.com/theskypaintedred

Jardin De La Croix ( Math-Rock – Espagne)

Je reste ensuite sous le chapiteau pour attendre le set des Espagnols de Jardin De La Croix, dont j’ai entendu beaucoup de bien et que j’ai hâte de découvrir. Formé en 2007 à Madrid, le groupe est à l’origine de cinq albums à la croisée du math-rock, du post-rock et du rock progressif, et de nombreux concerts ayant fait parler d’eux.

Il est 16h lorsque Jardin De La Croix investit la grande scène. Et c’est à un live dense et effréné que se livrent les quatre musiciens, faisant encore monter d’un cran la chaleur écrasante de ce samedi après-midi. Les rythmes y sont complexes et frénétiques. Les guitares magnifiquement débridées. Un jeu de lumière chaud et rougeoyant porte l’ensemble dans des envolées à la fois furieuses et vertigineuses. Epique, intense et coloré à souhait.

A écouter, « Circadia » :

Bandcamp : https://jardindelacroix.bandcamp.com/
Facebook : https://www.facebook.com/jardindelacroix

Silent Whale Becomes A Dream (Post-Rock – France)

Quelques minutes plus tard, me voici en position devant la scène pour me préparer au concert que j’attendais avec le plus d’impatience durant ces trois jours de festival. Silent Whale Becomes A Dream est né en France en 2004. Après une démo parue en 2006, il donne le jour à son premier album. Paru pour la première fois de manière confidentielle en 2009, « Canopy » est réédité en 2011, puis de nouveau en 2013. Alors qu’il avait laissé croire à son extinction, le groupe revient en 2014 avec un nouveau titre, « Architeuthis ». En février 2017, il signe avec l’excellent label Elusive Sound et refait doucement surface avec « Requiem », un nouvel album digne de l’attente qu’il a suscité, qui restera sans nul doute pour moi l’un des plus beaux de cette décennie.

Au milieu des murs de briques contre lesquels la vie prend régulièrement plaisir à nous écraser, laissant des marques indélébiles sur nos visages, il est des rêves que les esprits sensibles prennent soin de façonner. Les miens sont faits de musique sans parole. Là où chantent les violons et les guitares. Là où les percussions font s’envoler les rythmes avec les notes, vers des cieux faits d’espoir et de mélancolie. Silent Whale Becomes A Dream fait partie de ces artistes dont la musique nourrit mes rêves. Depuis de longues années, elle m’accompagne, me portant régulièrement vers un ailleurs salutaire. A Zottegem, ce samedi, il y a eu du rêve dans ma réalité.

Au cours des balances, je sens déjà les larmes me monter aux yeux. Mes voisins, appuyés comme moi contre la barrière qui fait face à la scène, se moquent gentiment de moi, se demandant ce que ce sera dans une heure, si je suis déjà dans cet état à ce moment-là. Mais il y a là quelque chose que je ne sais pas expliquer. Une émotion qui me submerge à l’écoute de ces notes. Les souvenirs, les chagrins, les bonheurs, tout afflue d’un seul bloc avec elles.

Les lumières s’éteignent. Les spots, tamisés, s’allument doucement. Les deux guitaristes, le bassiste, le batteur, tous sont assis sur des tabourets et se font face pour jouer. Ils se regardent. Ils se sourient. Baissent la tête sur leurs instruments. Se regardent encore. Un set d’une heure sans interruption commence. Il sera joué d’une seule pièce en forme de longue symphonie façonnée par les guitares. Le son est parfait, révélant à la perfection la beauté de textures sonores travaillées dans la dentelle. Dans une solennité magnifiée par un superbe jeu de lumières en clair-obscur, Silent Whale Becomes A Dream étire ses longues nappes progressives aux mélodies soignées, déployant des paysages sonores où affleurent des émotions plus sensibles et plus intenses que jamais. Les notes s’épanouissent lentement, explosant bientôt dans une fureur aussi saisissante que la délicatesse infinie qui l’a précédée. Sur mes joues, à présent, les larmes ruissellent. Mais plus personne ne se moque de moi, car je ne suis pas la seule à pleurer. Le drame se joue devant un public subjugué.

Mon plus fort et plus beau souvenir du festival. Sublime.

A écouter, « Requiem » :

Bandcamp : https://silentwhale.bandcamp.com/
Facebook : https://www.facebook.com/silentwhalebecomesadream

Tangled Thoughts Of Leaving (Post-Rock / Experimental – Australie)

Après le concert de Silent Whale Becomes A Dream, il me faut un très long moment pour sécher mes larmes et reprendre mes esprits. Je déguste la délicieuse paella préparée par les cuisiniers du festival, et me poste devant le stand du merchandising pour échanger quelques mots avec ces musiciens que j’ai le bonheur de rencontrer enfin. Je retourne ensuite sous le chapiteau pour le concert attendu des Australiens de Tangled Thoughts Of Leaving. Chacun des albums du groupe a laissé sur moi une marque indélébile. Me troublant toujours d’abord. Me captivant toujours ensuite. Je suis donc heureuse de les découvrir sur scène.

Intérêts musicaux : « Magnets, dinosaures, rêves dans lesquels on monte des dinosaures. » Ainsi Tangled Thoughts Of Leaving se présente-t-il sur sa page Facebook. Une description d’intérêts parfaitement adéquate avec la musique à la fois déconcertante et captivante du groupe.

Mais en live, c’est à un autre niveau de trouble que me confronte la formation australienne. Me laissant littéralement sans voix. Post-rock, jazz, métal progressif, noise, musique expérimentale, tout se mêle ici dans un formidable maelstrom. A droite de la scène, sur une haute estrade, la batteuse donne le ton. Experte et passionnée, elle déploie frénétiquement des rythmes complexes et denses sur un auditoire impressionné. Au creux de la masse formée par les nappes de guitares, les bourdonnements de basse et les envolées anarchiques du piano, se fait l’exploration attentive de la complexité des murs de sons. Ici, tout semble se déconstruire pour mieux se reconstruire ensuite, et le quartet prend plaisir à perdre son public pour mieux le captiver. Une fois de plus, le son est parfait, rendant honneur à ce tourbillon sonore à la fois tendu et maîtrisé. Un set magistralement enragé.

A écouter, « No Tether » :

Bandcamp : https://ttol.bandcamp.com/
Facebook : https://www.facebook.com/TangledThoughtsOfLeaving

Her Name Is Calla (Post-Rock – Angleterre)

Pas le temps de souffler que je me presse dans la forêt, pour m’installer aux premières loges de celui qui sera mon dernier concert du festival, mais aussi et surtout la dernière performance live d’un groupe cher à mon coeur. Depuis bientôt 15 ans, Her Name Is Calla oeuvre à distiller du lyrisme dans la pop, et de la pop dans le post-rock. Le groupe anglais aime brouiller les pistes et mêler les genres, et il le fait avec un talent remarquable, et une merveilleuse poésie. Mais juste avant la sortie de son dernier album, Her Name Is Calla a annoncé qu’il mettait un terme à son aventure musicale. Tristesse.

L’émotion est palpable dès l’entrée des quatre musiciens sur scène. L’auditoire, nombreux, est assis et attentif. Chacun semble appliqué à ne pas perdre une miette de ce qui sera la dernière apparition du groupe. Les jeux d’ombre et de lumière se révélant dans le mouvement des arbres majestueux collent à la perfection à l’atmosphère douce-amère qui règne ici. Entre chaque morceau, Tom Morris, guitariste et chanteur du groupe, prend le temps de discuter avec le public, et d’échanger avec ses comparses sur scène, comme s’il voulait savourer lui aussi ces instants singuliers.

Comme sur ses disques, Her Name Is Calla prend soin de déployer des ambiances où la mélancolie vient subtilement poser son voile sur la joie première. La voix, omniprésente, indique le chemin à suivre. Douce par endroits, forte à d’autres, toujours romantique. Et toujours émouvante. Rejointe çà et là par la voix de la violoniste Anja Madhvani, elle fait brillamment tendre l’intime vers l’universel. Je regrette que le son ne soit pas optimal pour ce concert, la basse de Tiernan Welch écrasant beaucoup trop les autres instruments, et empêchant d’en profiter pleinement, mais les émotions qui se dégagent de l’ensemble sont si subtiles et si belles qu’elles font tout oublier.

Après le déchaînement des dernières mesures, alors qu’Adam Weikert bouscule et démonte sa batterie avec rage, les notes s’évanouissent et le calme revient. Tout le public s’est levé pour applaudir à tout rompre. Les musiciens, très émus, saluent longuement. Ils finissent par quitter la scène, mais les applaudissements redoublent. Alors que le concert suivant s’apprête à commencer sous le chapiteau, le public amassé dans la forêt ne quitte pas les lieux, mais continue d’applaudir et de crier de plus en plus fort. Les musiciens reviennent alors. Adam Weikert remonte sa batterie, Tom Morris réaccorde à grand peine sa guitare, tous ont à la fois les larmes aux yeux et le sourire aux lèvres. Leurs adieux résonnent enfin dans un dernier morceau émouvant et saisissant. Superbe.

Une manière parfaite de clore cette 15e édition du Dunk! Festival pour moi.

« Animal Choir » est paru le 31 mai chez Dunk! Records, et je vous le recommande absolument.

Pour le découvrir :

Bandcamp : https://hernameiscalla.bandcamp.com/
Facebook : https://www.facebook.com/hernameiscalla

C’est fini. Et, une fois de plus, j’ai déjà envie que cela recommence. Merci le Dunk! Festival, le meilleur du monde. Et vivement l’année prochaine.

Eglantine / Totoromoon


4 réflexions sur “Totoromoon au Dunk! Festival 2019 – Jour 3

  1. Outre le commentaire – une fois encore – élogieux quant à la façon subtile d’écrire, de rendre compte, d’insuffler
    Outre la qualité narrative indubitable
    Outre le récit poignant de SWB A dream
    merci de ce Dies Irae que je fais suinter tantôt imperceptible tantôt rugissant, de ces éloquences musicales qui nous étreignent d’une frénésie obscure et lumineuse, pinacle abyssal et tout à la fois évanouissement entre songes et envoûtement chamanique. Et laisser les pleurs sillonner le visage éclairé.

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